mercredi 30 mars 2011

De l’haïtianitude ou du drame d’une société : Une identité doit être remise en place

Aujourd’hui, l’image d’Haïti véhiculée par les médias voyeuristes occidentaux, s’apparente à un cauchemar sans nom. L’on vient traquer l’ « haïtien » jusque chez lui pour en montrer les aspects les plus sordides. Dans ce déferlement médiatique qu’ils s’évertuent de perpétuer, l’ « haïtien » est montré insidieusement par ces dits médias, comme une « race » à part. Dans ce constant acharnement, il est aujourd’hui prépondérant, que l’ « haïtien » s’interroge sur son identité. Alors que partout on veut nous souiller, alors que nous-mêmes, nous nous dévaluons et nous dénigrons chaque jour, il serait peut-être judicieux que nous nous interrogions sur notre futur de peuple et que nous analysions ce qui fait notre « identité ». Ce qui fait de nous un « haïtien ».
Certains affirment qu’un règne de déshaïtianitude croissant s’est répandu dans notre société depuis plus d’une cinquantaine d’années. En effet, tous les haïtiens, qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur souffrent aujourd’hui d’un mal d’ « identité » profond. L’image véhiculée par les médias a joué un rôle assez destructeur au sein de notre société. Alors que l’ « international » nous présente comme des moins que rien, alors que la structure et l’édifice de notre société se sont ébranlés progressivement depuis un demi-siècle, alors que tout nous inflige, alors que nous nous mourrons à petit feu, il est prépondérant aujourd’hui que nous nous posions les bonnes questions et que nous engagions une procédure de ré-haïtianisation afin de planifier et construire l’avenir. Sans confiance en soi, sans connaissance de soi-même, nous ne parviendrons, jamais à faire de cet « état-nation » une oasis où il fait « bon vivre ».
Le « drame identitaire haïtien » qui sévit ardemment en notre sein, n’est pas que de la responsabilité de l’international. Nous aussi avons joué un rôle conscient ou inconscient dans l’instauration de notre déshaïtianitude. Rejet de notre culture, déferlement négatif sur nous même. Rabaissement de notre peuple, autocritiques lapidaires non-constructives. Bref, nous avons coupé sans même nous en rendre compte l’herbe de notre « identité » sous nos pieds.
Ce fléau social de non-reconnaissance de son état-nation, de sa patrie, a gangrené durant les 50 dernières années avec des dictateurs qui ont institué la paupérisation du dit état-nation.
Il s'est alors instauré le syndrome de déshaitianisation, fléau qui touche hautement Haïti dans toutes les couches de sa société.
Avant il y avait des valeurs, il y avait le respect, avant il y avait les bonnes manières, il y avait la culture, avant il y avait des aristocraties provinciales issues du peuple mais également des élites économiques et intellectuelles, avant il y avait des valeurs de bienséance qui se transmettaient. La paupérisation et l'insécurité du pays a entraîné un départ vers l'étranger de toute l'intelligentsia, de tous les exemples...

S'est alors développé un état sans état. Un état sans repère.
Un état sans nation, Une nation sans état.
Alors ceux qui valaient quelque chose, ceux qui voulaient transmettre des valeurs, ont baisé les bras.
Le problème d''identité est un fléau innommable qu'aujourd'hui, aux heures ou nous sommes vus partout comme les êtres les plus désorganisés du monde, le pays qui a tout raté, l'exemple de la déchéance et de la défaite, nous devons combattre.

Il faut que nous re-développons les valeurs civiques. Il faut que nous arrêtions de voir Haïti comme une terre de passage, comme un "espace, un "moment". Il faut que nous inculquions à notre progéniture des valeurs de respect, d'estime de soi, de civisme, que nous revenions aux bonnes moeurs de l'haïtianitude.

Nous nous sommes trop éloigné de nous-mêmes. Nous ne sommes plus nous-mêmes:Crise culturelle, sociale, étatique, économique, structurelle, nous sommes écartelés. Nous ne voulons plus être nous-mêmes, mais canadiens, américains, français, etc.

Les familles qui eurent des valeurs, des manières, des traditions, celles qui furent l'"image" du pays à travers le monde, ne transmettent plus celles-ci. Nous n'étudions plus notre histoire. Nous allons aux écoles américaines et françaises car çà fait "in", et on s'en fou que nos enfants n'aient plus notre culture, qu'ils ne puissent parler et/ou écrire le français et le créole, qu'ils ne puissent manger à table, on s'en fou, car ce qui est important, c'est la 4 x4 BMW qui sera souillée par la boue de la rue ou on vit (car on ne l'a jamais faite). On s'en fout que notre grand-père fut le plus grand historien ou le plus grand poète haïtien, car ce qui est important, c'est notre jaguar de Miami. On s'en fout royalement, n'est-ce-pas! Alors nous n’avons plus de patrie, car même si on a un passeport Français, Canadien, ou Américain on reste un étranger aux yeux des habitants de ces pays. On s'en fout de nos sources, de notre passé. Ce qui importe c'est le paraître. Il est tant que cela change!

Alors je m'insurge contre ce règne de la déshaitianitude, contre cette perte de valeurs, contre cette paupérisation mentale, culturelle, structurelle, organisationnelle, de toutes les classes sociales.

            Haïti va mal car Haïti se meurt.

Christophe Wargny, disait: "Haïti n'existe pas", je veux croire qu'il n'a point raison!

Arrêtons de nous dénigrer nous même, revenons à nos valeurs, soyons nous-mêmes!
Dans toutes les couches sociales, il y a un sentiment de non-appartenance ayant atteint des summums inimaginables. D’antan on était fier d’ « être » haïtien. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui s’en cachent.
Le but de cet article, n’est pas de chercher un coupable voire même faire de la redite négative, comme nous l’avons depuis cinquante ans constamment fait. Il s’agit de dégager les points positifs de notre « identité », de notre culture, de notre « haïtianitude » ou « haïtianité ». Qu’est-ce qui fait de nous un haïtien ? Comment peut-on définir un « haïtien » ? Quelles sont les forces de l’haïtien en général ? A l’orée de ce drame que nous vivons, telles sont les questions que nous devons impérativement nous poser. 
Alors que je posais et que je pose ces questions autour de moi, je n’ai trouvé très peu de personne à réellement répondre à celles-ci avec pragmatisme, positivisme et optimisme. A ces questionnements souvent les gens sont restés muets, ne pouvant dégager un réel esprit positif et une analyse identitaire d’eux-mêmes et de leur peuple objective, signe quel le mal identitaire a sévèrement gangrené notre société et l’a meurtri avec une intensité féroce.
Il m’est venu alors l’idée de poser des mots sur notre « identité » et de véhiculer un message positif.  Je veux qu’aujourd’hui nous  nous interrogions sur nous-mêmes et dégagions avec un esprit serein et lucide les aspects positifs de notre identité. Si ne nous connaissons pas nous-mêmes comment pourra-t-on construire une société dont nous sommes la pièce maîtresse ?
L’haïtien est avant tout un être chaleureux. Son hospitalité, sa gentillesse n’est plus à démontrer. L’haïtien possède un esprit « famille » très poussé.
La culture peut être définie comme un ensemble, ou système symbolique de représentations sociales inhérent à un groupe humain particulier. L’ensemble de ces représentations sociales, « font du monde ce que nous pensons qu’il est ou ce que nous pensons qu’il doit être. »(Moscovici). Toute culture, fait partie d’un ensemble plus vaste qui n’est autre que l’ « humanité » (qui forme un tout). De ce fait, la notion de culture entre donc dans un « processus de spatialisation » et dans un cadre de « réification amnésique ».
Ainsi défini, nous constatons qu’il existe une culture haïtienne.
La pensée « humaine » est donc faite pour générer des représentations. Elles sont d’abord individuelles, puis peuvent devenir collectives. L’ensemble de ces représentations qui vont alors générer la « culture » peuvent être définies comme des « objets » du monde. La culture peut-être définie, comme étant un « espace symbolique » de représentations et d’expérience humaine générant une vue d’ « ensemble » de la « société » et du « monde » dans une optique générale similaire. Elle suppose donc des paramètres prédéfinis. Ces représentations répondent à des normes. Certaines pratiques viennent donc de représentations et de « normes  culturelles ». Le « système » vient alors nourrir l’ « être », mais également le groupe.
            L’ « haïtien » est avant tout un être issu d’une civilisation indienne Arawak et Caraïbes. Même si certains ne voient pas concrètement l’influence de celles-ci sur le « vivre » ensemble d’aujourd’hui, il est néanmoins évident que des bribes de cette dite civilisation sont encore présents au sein de la culture haïtienne. L’art haïtien à indubitablement des sources Arawaks et Caraïbes. 
Parfois, les individus de mêmes cultures, peuvent voir les choses de manière très différente. C’est-à-dire au sein même d’une culture, chacun à une vue d’ensemble individuelle déterminée par son vécu, ses expériences et les représentations transmises par les aïeux.   Néanmoins, il existe un déterminisme « socioculturel »  qui nourrit l’individu à son insu. Au sein de la société haïtienne ce déterminisme est bien présent.
La culture peut être également être définie comme « un système de représentations mentales qui fonctionne en grande partie inconsciemment et dicte les valeurs, les conduites, et les visions du monde que tout individu appartenant à un groupe donné doit mettre en œuvre ou actualiser dans sa vie quotidienne pour faire partie du groupe. » (M. Ward GOODENOUGH)
Les individus certes peuvent évoluer, chacun peut « évoluer personnellement » dans son esprit, mais il reste que tous sommes quelque part, « formés » et « formatés » par la culture mère ou les cultures dans laquelle ou dans lesquelles nous avons grandi ou évolué. 
            L’haïtien est également issu de civilisations Africaines. Plus que la « couleur épidermique », il y a tout un système de pensée, que nous devons aux peuples africains. Du vaudou, aux coutumes de chaque jour, nous sommes bercés par un Africanisme bien présent. 
            L’haïtien est également fruit de la « latinité ». Le colonialisme, Espagnol et Français que nous avons connu, nous a fait garder une culture latine, non négociable. De nos manières, à notre aisance de parole, nous sentons bien que nous sommes influencés par une culture latine intensément présente.
            L’haïtien est également fruit d’une culture française. De son rapport au temps, sa langue, sa structure de pensée, ses coutumes, sa manière de vivre, il est indéniable que la France à joué un rôle non négociable dans notre identité de peuple.
            Aujourd’hui avec la proximité des Etats-Unis, l’haïtien s’anglo-saxonnise aussi.
            On est une culture de cultures. Un peuple qui a pris tant de choses positives de pays qui nous ont influencés. 
            Tout haïtien, de toutes couches sociales à des bribes de toutes les cultures précitées et a une identité haïtienne bien ancrée en lui. 
Pour Girt ACKMAN la culture est une certaine sorte de « conditionnement », une « programmation mentale » sociétale.  
            Nous savons tous bien, qu’il y a un haïtianisme présent en chacun de nous. Une sensation, un état d’esprit, une vision qui nous est propre. 
L’on constate que l’être humain, tout comme le groupe, à tendance à juger, du à ses représentations culturelles qui connotent une image positive ou négative du sujet jugé. Chaque individu possède donc des « images » culturelles préconstruites, préconçues, et des à-priori qui hantent sa conscience. Nous n’aborderons pas ces points puisque nous sommes dans une optique positiviste, mais savons que dans la culture haïtienne les images culturelles sont intensément imbriquées dans l’esprit de tout un chacun.
Pour Ward GOODENOUGH, « La culture d’une société, donnée consiste en tout ce qu’il faut savoir ou croire pour se conduire de manière acceptable pour les membres de cette société et ce dans tout rôle qu’il accepterait pour un des leurs ».La culture évoque intrinsèquement une notion de « bien vivre ensemble ». Elle définit le « savoir-faire », le « savoir-croire », le « savoir-être » d’un individu et oriente la dimension de la sociabilité d’un groupe.
La nature humaine à souvent tendance à interpréter, ainsi dans toutes les « cultures » terrestres l’on dénote le constant désir d’interprétation de tout  évènement. Ainsi tout fait, toute pratique, ne s’interprètent donc, que dans une matrice culturelle donnée, et dans l’orientation que les représentations culturelles acquises génèrera de la compréhension du sujet.
Le terme culture suppose des notions d’espace, de territorialité, de similarité, de diversité, de pluralité, de relativité, et de « fondements imaginaires » .
            Dans la culture, l’on trouve également le phénomène de mythologie.  Pour Raimon PANIKKAR, la culture serait « le « mythe englobant » d’une société en un point donné du temps et de l’espace ».  Dans cette optique de mythologie,  Pierre GRIMAL estime que « tous les peuples se sont donnés des légendes [..] qui font intervenir des êtres supérieurs ». La culture serait donc l’ « explication du mythe ». Ce dernier vient intégrer également l’histoire du groupe afin de devenir une « manière de penser », d « agir ». En ce sens les proverbes, contes et légendes haïtiennes, tout comme le vodou peuvent être considérés comme des mythes.
Le « mythe » est un langage silencieux et la dimension cachée de la culture. Mais tout mythe n’est pas forcément bon à garder, il faut savoir « tourner la page ».  Le « mythe » tout comme les représentations constitue une dimension cachée de la culture et font partie du « corps de compréhension » de l’individu mais également du groupe. Une culture est alors, un « corps » qui peut être dit « vivant » et une manière de répondre aux invariants humains.  L’humain est foncièrement un être de culture, en ce sens il en a besoin pour jouir pleinement de son « humanité ». Le « bien-vivre » de celle-ci n’est possible que dans un regard « objectif » de la culture, dans son « acceptation ». Mais pour que la culture d’un groupe survive, il lui faut un temps soit peu la protéger sans que le collectif ne sombre dans l’ethnocentrisme ou la xénophobie. D’où le dilemme de survie de nombreuses culture : «  Etre soi face à l’autre, l’analyser, apprendre de lui sans pour autant se dénaturer, tout en acceptant que lui aussi nous jauge ».
La vie haïtienne a été également bercée par les cultures arabes et allemandes. Pas toujours acceptée par le peuple haïtien, les arabes et les allemands, se sont installés et ont eux aussi une part non négociable dans le style de vie des haïtiens d’aujourd’hui (nous n’allons pas le démontrer, mais nous savons que ceux-ci ont influencé notre société).
Chaque culture doit être perçue par l’autre, comme étant un « système » avec une égale complexité et avec une égale dignité. Il est très peu recommandable qu’une culture se compare à une autre, ou qu’elle juge une autre, car chaque culture à eu son curriculum vitae et son évolution. Cette dernière peut être ou ne pas être  au même stade d’évolution qu’une autre.  Il est néanmoins, certaines valeurs, qui bien que différemment respectées, sont présentes dans toute culture. Par contre chaque culture a ses valeurs propres, qu’il ne faut pas absolutiser.
Au sein de la société haïtienne, nous sommes en présence d’une pluralité de culture qui ont fécondé, une « identité » réellement présente et palpable.
Savannah Savary affirme que « L'identité demeure l'essence même de l'homme, elle est intime à chaque individu et que  « L'identité nationale est le sentiment d'appartenance à une nation ». Aujourd’hui l’ « identité » nationale est ébréchée et est ébranlée. Si nous ne faisons pas quelque chose pour réduire cette déshaïtianisation que nous connaissons nous n’aurons même plus d’identité dans les prochaines années. Nous ne serons même plus un peuple, nous serons qu’un groupe d’individus.
Notre identité, repose sur tant de choses qui sont : notre culture, notre art, nos valeurs, notre hospitalité, notre histoire.
L’heure est grave. Nous devons nous reconstruire. Le sentiment civique doit être remis en place dans toutes les couches de la société.
Je me souviens du petit livre de civisme beige avec le drapeau haïtien que j’ai eu l’opportunité d’avoir durant mon cursus primaire. Livre qu’aujourd’hui et déjà de mon temps beaucoup d’écoles n’utilisaient pas ou n’utilisaient plus. Il faut que dans le cursus scolaire un tel livre, mieux structuré soit mis en place.
Haiti renaîtra, il faut qu’elle renaisse. Que les élections à venir, soient génératrices d’une refonte de l’ « identité » haïtienne. Que les élections à venir soient le regroupement des couches sociales dans un but de mieux se comprendre et de construire ensemble un état-nation fier de ses origines. Que les élections à venir soient preuve à l’international, de notre capacité à s’ « unir » pour réaliser quelque chose de positif.
Je veux croire en l’ haïtiannité, je veux croire en notre caractère de leaders intellectuels antillais et caribéens. Je veux croire en une Haïti fière d’elle-même !

Jean-Paul GUILLOBEL
Janvier-Juillet 2010

N.B: Si vous aussi vous avez des idées sur notre identité, n'hésitez pas à commenter. 

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